HISTOIRE
Un algorithme peut décider de ce que vous voyez, mais il ne couvre pas l’actualité. Le Nunatsiaq News, journal primé du Nunavut, révélait récemment qu’un prétendu site d’ « information » publiait des articles sur le Nord, générés par IA, en pillant de véritables reportages produits par de véritables journalistes.
Ces articles étaient censément signés par Leah Qammaniq, correspondante au Nunavut — une fausse journaliste, avec une fausse photo et une fausse notice biographique.
La très honorable Louise Arbour nous a mis en garde contre les fausses nouvelles dans son discours d’installation à titre de gouverneure générale. « Nous devons continuer de protéger l’espace public où se déroule notre débat national, des écoles et universités aux médias, en passant par les partis politiques, les syndicats et les organisations de la société civile. Avec un accès instantané à des quantités massives d’information, il est très tentant de se soucier peu de la fiabilité des sources. Les frontières entre le savoir et la croyance, entre le vrai et le faux, entre les faits et les suppositions, s’estompent de plus en plus. L’IA pourrait menacer non seulement notre façon de vivre et de travailler, mais aussi la maîtrise que nous exerçons sur notre propre destin. »
Le gouvernement du Canada a lui aussi reconnu le problème. Son récent document de consultation, Soutenir la confiance envers l’intelligence artificielle grâce à une transparence accrue, affirmait ceci : « Sur Internet, les Canadiens sont exposés à des reportages, à des avis sur des produits et à du contenu audiovisuel, souvent sans indication claire permettant de savoir qu’ils ont été créés par une personne, générés par une IA ou produits par une combinaison des deux. Une préoccupation particulière dans ce contexte est que l’IA générative facilite grandement la création et la diffusion de contenu trompeur ou mensonger. »
Pourtant, le gouvernement fédéral n’a posé aucun geste devant le vol éhonté de contenu d’information par les entreprises d’IA. Sa très attendue Stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle du Canada : L’IA pour tous ne contient pas une seule fois l’expression « droit d’auteur ». Pas une seule. Dans le même temps, un sondage mené pour le compte de Médias d’Info Canada révèle que 78 % des Canadiens se disent préoccupés par les fausses nouvelles et la désinformation, ce qui montre bien la valeur croissante d’un journalisme crédible produit par des professionnels.
Devant la mésinformation et la désinformation, et devant les menaces qui pèsent sur la souveraineté, l’identité et l’unité canadiennes, il est urgent de protéger la propriété intellectuelle canadienne, fiable et vérifiée, d’en garder la maîtrise et d’en conserver la valeur ici, au profit de la population canadienne.
Un contenu journalistique fiable, fondé sur les faits et vérifié, est essentiel à la santé de la démocratie, et le gouvernement fédéral peut poser des gestes concrets pour protéger ce pilier. Premièrement, affirmer clairement et sans équivoque qu’il n’y aura aucune exception pour la fouille de textes et de données. Deuxièmement, se servir du levier des marchés publics fédéraux pour forcer ces entreprises, par des engagements fermes imposés aux fournisseurs, à cesser de voler le contenu des créateurs. Troisièmement, s’aligner sur l’approche de l’autorité britannique de la concurrence, qui donne aux éditeurs une option de retrait leur permettant de contrôler la façon dont le contenu d’information apparaît dans les réponses générées par l’IA de Google. Quatrièmement, charger le ministre de l’Industrie d’ordonner au Bureau de la concurrence une étude de marché sur le robot d’indexation IA/recherche de Google. Cinquièmement, déposer et adopter une loi contre les robots malveillants, sur le modèle du Stealth Bot Prohibition Act actuellement à l’étude au Congrès américain.
La Semaine nationale des journaux 2026 rend hommage aux personnes derrière l’information et rappelle à la population canadienne qu’un journalisme digne de confiance est le fruit du travail de vrais journalistes : ce sont eux qui couvrent, enquêtent, vérifient et écrivent. La campagne de cette année met en scène « Al Gorithm », un personnage fictif qui souligne une distinction de plus en plus déterminante : un algorithme peut décider de ce que vous voyez, mais il ne passe pas la soirée à une séance du conseil municipal, n’interviewe pas la propriétaire du commerce du coin, ne couvre pas la finale du championnat et ne demande pas de comptes aux décideurs.
Devant le vol à l’échelle industrielle de contenu d’information protégé par le droit d’auteur, et devant les menaces que font peser les États-Unis sur notre souveraineté culturelle et numérique, notre gouvernement fédéral peut contribuer à soutenir le vrai journalisme, celui que font de vrais journalistes : en maintenant la Loi sur les nouvelles en ligne, qui fait passer 100 millions de dollars par année de Google aux entreprises de presse; en maintenant à 35 % le crédit d’impôt pour la main-d’œuvre journalistique canadienne; en maintenant l’Initiative de journalisme local; et en réservant 25 % des dépenses publicitaires fédérales aux médias d’information fiables.
La souveraineté numérique et culturelle compte. Les histoires canadiennes comptent. Les faits comptent. Les vrais journalistes comptent.
Benoit Chartier est président du Conseil d’administration d’Hebdos Québec, éditeur de cinq journaux hebdomadaires, dont le doyen des journaux français d’Amérique, le Courrier de Saint-Hyacinthe. Il incarne d’ailleurs la troisième génération d’éditeurs et compte une vingtaine d’années d’engagement au sein de différents conseils œuvrant dans l’industrie de la presse hebdomadaire locale et régionale. Hebdos Québec est membre du Conseil de presse du Québec.
Également à lire
















